Entretien paru dans le quotidien « Le Monde » du dimanche 3 – lundi 4 septembre 2017.

Q : Comment analysez-vous la situation en Nouvelle-Calédonie à l’approche de l’échéance du référendum d’accession à la souveraineté ?

JJU : Je suis très préoccupé. Le terme est fixé, c’est l’automne 2018, et beaucoup de questions restent à régler pour éviter d’aboutir à une impasse. Je crains un référendum qui serait vécu par une partie de l’opinion calédonienne soit comme un triomphe exalté, soit comme une défaite amère. Dans les deux cas, personne ne gagnerait.

Vous vous disiez inquiet. Pour quelles raisons ?

Le résultat de l’élection présidentielle doit être une alerte pour les métropolitains. A Nouméa, Marine Le Pen est majoritaire. Dans les autres communes du Grand Nouméa, elle atteint des scores de 57 à 58 %. Ces électeurs ont choisi la candidate qui apparaissait la plus déterminée à ce que la Nouvelle-Calédonie reste française. Je crains d’y voir le terreau d’une forme de radicalisation d’une partie de l’électorat.

Le premier ministre, Edouard Philippe, a dit vouloir s’engager pour mener à terme ce processus. L’Etat vous semble-t-il avoir pris la mesure des enjeux ?

La mention par le premier ministre de la Nouvelle-Calédonie, lors de sa déclaration de politique générale, et de son « engagement personnel » était une bonne nouvelle. Ce dossier est historiquement un dossier du premier ministre. Pour les Calédoniens, l’interlocuteur, c’est Matignon.

Il lui faut maintenant être audacieux. Le prochain comité des signataires, après les sénatoriales, est le rendez-vous à ne pas manquer. Cela veut dire qu’il doit être préparé et, pour le moment, il n’y a pas grand-chose. Cela ne tient pas qu’à Edouard Philippe puisque les Calédoniens sont en train de recomposer leur gouvernement et le congrès n’a pas pu élire le président. Quand bien même l’État voudrait avancer, il n’a donc pas encore tous les interlocuteurs légitimes. Il n’en demeure pas moins que les intentions du premier ministre sont, pour le moment, inconnues. Par exemple, ce à quoi je l’invite, a-t-il l’intention d’agir pour que le prochain comité des signataires arrête l’intitulé de la question qui sera posée au référendum ?

La note sur l’avenir sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie que vous avez publiée en juillet évoque plusieurs pistes possibles.

J’essaie d’être un facilitateur. Pour m’intéresser à la Nouvelle-Calédonie depuis quelques années, je veux croire qu’il n’y a pas un abîme entre les non-indépendantistes partisans d’une très large dévolution des pouvoirs à la Nouvelle-Calédonie et une partie des indépendantistes soucieuse de maintenir un lien fort avec la France. Je fais le pari que l’on peut arriver à trouver quelque chose qui n’existe pas. Comme toujours quand il s’agit de la Nouvelle-Calédonie, il faudra que le droit soit inventif. C’est la leçon de Michel Rocard et, depuis, elle garde sa pertinence. A partir du travail réalisé par Jean Courtial et Ferdinand Mélin-Soucramanien en 2013, à la demande de Jean-Marc Ayrault, qui avaient imaginé quatre hypothèses, je les ai resserrées à deux épures : l’association et la fédération.

Deux formes juridiques qui ne relèvent pas franchement de la tradition française.

En aucune façon mais, d’ailleurs, pour l’une ou l’autre forme, il n’y a pas de modèle normé. Regardons donc si à partir de ces cadres, nous pourrions inventer quelque chose qui réponde aux attentes des uns et des autres.

Qu’est-ce qui différencie les deux statuts ?

Il y a dans la Constitution française des éléments qui permettent d’envisager un Etat fédéral. Le fédéralisme permet d’unir sans uniformiser. Son infinie souplesse organique lui permettrait de répondre à bien des exigences des calédoniens et notamment le fait que la souveraineté est partagée entre l’Etat fédéral et les états fédérés. Quant à la répartition des compétences, on trouve dans le monde une multiplicité de combinaisons ! Je ne sous-estime pas, cependant, les conséquences que pourrait avoir en métropole la création d’un tel « état composé ». D’autres régions, pas forcément ultramarines, pourraient aspirer à un tel statut.

Avec l’Etat associé, la souveraineté n’implique pas nécessairement l’indépendance mais par le biais d’un droit permanent à l’autodétermination reconnu au peuple, la faculté de choisir des dépendances de les modifier ou d’y mettre fin. Il existe une petite poignée d’états associés à travers le monde, généralement des petites îles. Et leur constructions juridiques sont très empiriques. Je crois que nous gagnerions à étudier cette forme étatique, même si je sais qu’en Nouvelle Calédonie ce mot est, pour le moment piégé par le souvenir d’Edgar Pisani. C’est pourtant une piste pour une société qui aimerait être indépendante mais qui est consciente des dommages que ça peut générer pour son mode de vie actuel. Evidemment, cela veut aussi dire que cela passe par proclamation d’indépendance et juste après par une association avec la France. Mais après tout, n’était-ce pas Jacques Lafleur, dont le nom n’est pas forcément associé à la revendication d’indépendance qui en 1977 parlait de la Nouvelle Calédonie comme d’une « petite nation » ?

Est-ce que, concomitamment à la démarche institutionnelle, la réflexion ne doit pas être menée sur l’avenir économique de la Nouvelle-Calédonie, notamment sur la structuration de l’industrie du nickel ?

Bien sûr. C’est indissociable. La réponse ne peut évidemment pas être seulement institutionnelle. Les accords de Matignon ont créé des lieux de pouvoir : les provinces, le Congrès, le gouvernement, reconnaissant ainsi aux Kanak les moyens d’exercer pleinement des responsabilités politiques. L’accord de Nouméa répartit les compétences accordées aux structures créées en 1988. Aujourd’hui, ce qui doit être traité, c’est le financement et, donc, la question économique et sociale. C’est par conséquent la question du nickel car, et c’est l’un des atouts de la Nouvelle-Calédonie par rapport à d’autres territoires, c’est qu’il y a de grandes richesses.

Quel que soit le déroulement du processus, cela nécessitera une révision de la Constitution.

Quoi qu’il arrive, effectivement, il faudra réviser à la Constitution, elle est programmée. C’est quelque chose qui n’est pas suffisamment su. Cela nous rend très libres d’imaginer quelque chose. Si le comité des signataires parvient à arrêter l’intitulé de la question soumise au référendum, ce sera un pas immense. La deuxième étape, c’est la révision constitutionnelle et, la troisième étape, le scrutin évidemment. Et il faut prendre toutes les voies et les moyens pour que ce ne soit pas un référendum couperet et pour qu’il se déroule dans un climat apaisé.

 

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