Pour la première fois, j’ai souhaité organiser une cérémonie de vœux. Elle s’est tenue ce lundi à 18 h. Cela m’a permis de prononcer cette petite allocution.

« Le contexte dans lequel nous ne retrouvons, écrase évidemment ce que j’avais initialement prévu de vous dire.

Alors je voudrais commencer par avoir une pensée émue pour nos 17 concitoyens morts assassinés et aussi par saluer avec une certaine solennité au nom de ce que nous avons tous ressenti ces derniers jours les représentants de la police, de la justice et de la gendarmerie.

Madame la présidente du tribunal de grande instance, madame la directrice départementale de la sécurité publique, mon colonel commandant le groupement de gendarmerie du Finistère, souffrez qu’un instant nous puissions vous applaudir pour vous dire notre gratitude sur l’extraordinaire travail réalisé cette semaine par tous vos collègues.

Je pense aux 23 magistrats mobilisés et bien sûr aux forces d’intervention GIGN, RAID, BRI mais aussi tous les autres services à Paris et en Seine et Marne, la gendarmerie départementale, les services de la police judiciaire, ceux de la sécurité publique, ceux des renseignements. 

Hier nous étions tous dans la rue comme une évidence, parce qu’il était tout simplement impossible d’être ailleurs, d’être autrement que rassemblés. Nous y étions tous parce qu’il est des circonstances où l’unité nationale n’est pas un slogan mais une exigence et une réalité presque physique. Une ville, ses habitants, rassurés d’être aussi nombreux, secoués encore de larmes et de colère mais unis dans la dignité.

Pour beaucoup d’entre nous, défiler n’est pas vraiment une nouveauté. J’en profite pour saluer tous les élus présents dans la salle et notamment six maires de la circonscription (à travers eux tous les élus municipaux présents), les trois conseillers généraux de Quimper, le conseiller régional…

Mais beaucoup d’autres, c’est hier une première. Ils voulaient que leur nombre soit la meilleure des démonstrations que, dans l’épreuve, les Français ne se dérobent pas. Ils voulaient envoyer un message de détermination envers ceux qui ne sont que des salauds et dont la lâcheté n’a d’égale que leur abjection. Ils voulaient faire de ce dimanche un moment historique, une journée de référence pour notre époque et pour notre pays.  

En cela ces rassemblements furent réussis. Désormais nous dirons 11 janvier 2015 avec fierté comme nous évoquons le 11 septembre 2001 avec effroi. Si les marchands de populisme voulaient savoir ce qu’est vraiment un peuple, ils n’avaient, hier, qu’à se pencher à leur balcon. 

La France dont on pouvait craindre qu’elle soit devenue une nation mélancolique doutant d’elle-même, de son avenir, de son identité, de sa capacité à forger son destin et même à modeler une société, a su manifester une étonnante et rassurante capacité à se retrouver autour de valeurs positives. Les Français, qui se complaisent si souvent à rappeler ce qu’ils furent parce qu’ils ne savent pas où ils vont, se sont levés et ont marché pour afficher leur unité face à la barbarie. La France a retrouvé ses couleurs et le monde a retrouvé la France.  

Hier pendant ces deux heures, j’ai repensé à ce vieux chant révolutionnaire qui date de 1794, le « chant du départ » et qui proclame si fièrement « la République nous appelle, la liberté guide nos pas ».  

Alors évidemment, pour un élu de la nation, une telle  situation oblige. Quand l’histoire nous mord la nuque, il faut être à la hauteur. Et comme cette invitation visait à vous présenter mes vœux, je voudrais espérer avec vous une année qui soit pleine de compréhension, de respect mutuel et d’attention aux autres 

Les sujets qui sont devant nous ne sont pas simples. Or dans notre vie publique, une pensée doit de plus en plus souvent se résumer en 140 signes pour être diffusée sur twitter. Une analyse doit être condensée en une saillie conçue pour avoir à la fois un impact maximal et une obsolescence immédiate. Nos années se comptent en mois et les mois se comptent en journées. Or cette frénésie n’est pas compatible avec la complexité des sujets qui font le cœur de l’action législative. J’espère donc que nous saurons – au moins un peu – y résister pour trouver des réponses durables à cette lourde question du vivre ensemble. Comprendre et expliquer demande du temps, négocier aussi et ne doit pas être regardé comme une prouesse mystérieuse.  

Je souhaite aussi que notre pays sache puiser dans l’émotion de ces jours derniers, la force de la confiance. Gouverner par gros temps n’est pas chose aisée. Il faut tout à la fois fixer un cap et naviguer à vue. Il faut de la volonté et du tact, de l’énergie et de la patience, des qualités d’imagination et d’administration. Toutes proportions gardées, n’y parviennent que ceux que le commandant de Gaulle appelait en 1932 dans son « Fil de l’épée » des « hommes de caractère ».  

C’est d’ailleurs ce qui trace la ligne de démarcation entre les statures d’Etat et les « politiciens ». Ces derniers ne pensent qu’à durer quand les premiers ne cherchent qu’à réformer. Mais la détermination n’est pas synonyme de brutalité même si la France aime l’histoire binaire avec un vainqueur mythifié et un vaincu diabolisé. Il y a donc une part d’abnégation dans la fonction dont le nom est l’impopularité. En politique, ce sont moins les hommes que les circonstances qui sont cruelles et aujourd’hui, pour diriger le pays, il faut revêtir une armure.

La majorité à laquelle j’appartiens est solide, n’en déplaise à tous les oiseaux de mauvais augure. Le Président, le Premier ministre et son gouvernement ont du sang froid, ils viennent de le démontrer, mais surtout ils sont conscients de leur devoir. Ils sauront assumer leurs responsabilités.  

Enfin, je nous souhaite évidemment une année avec moins de violence. Sans même en revenir au paroxysme dramatique de la semaine (ou sur tous les actes commis depuis sur les lieux de cultes qu’ils soient juifs ou musulmans), je suis consterné cette violence qui chaque jour nourrit notre quotidien. La violence dans les mots : écouter les propos dans les radios, entendez les échanges dans la rue, lisez les réseaux sociaux… La violence dans les actes : être aujourd’hui un agent d’accueil dans un service public ou vendeur dans un magasin, c’est presque la garantie d’être menacé ou injurié,… 

Je vous souhaite donc une année pleine de respect et de courtoisie. Notre civilisation connote de plus en plus négativement tous ces idées liées à la bienveillance ou à l’empathie. L’adage « trop bon, trop con » est devenu la norme. La phrase la plus répétée est sans doute « on ne vit pas dans un monde de bisounours ». Cette hégémonie du cynisme rend il notre société plus agréable à vivre ? Evidemment pas. La bonté souvent ne coute rien. Elle est en plus génératrice de satisfactions personnelles. La gentillesse est altruiste, elle enrichit la société, elle crée du lien entre les gens.

Quel meilleur vœu donc de vous souhaiter une année pleine de sourires et pleine d’espoirs ? »

Jean Marc Leclerc journaliste au Figaro, signe un article aujourd’hui dans lequel il écrit « La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), quant à elle, avait bien pensé à mettre sur écoute les frères Kouachi et ce, dès novembre 2011. Mais voilà: Chérif Kouachi a été «débranché» fin 2013 et Saïd en juin 2014, la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS) n’ayant pas renouvelé les autorisations, selon Beauvau » .

Cette affirmation est fausse.

Et d’ailleurs ce matin, avec Jean Marie Delarue qui la préside et le sénateur François Noël Buffet qui siège avec moi dans la CNCIS, nous avons tenu à la rectifier par un communiqué : « Il a été indiqué publiquement à plusieurs reprises, le dimanche 11 janvier, que des interceptions de sécurité relatives aux auteurs des massacres des 7 et 9 janvier avaient cessé à la demande de la Commission nationale des interceptions de sécurité. Les dossiers de la Commission, qui d’ailleurs ne rend que des avis que les pouvoirs publics ne sont pas tenus de suivre, établissent aisément et formellement qu’à aucun moment elle n’a manifesté d’opposition dans ces affaires sur des demandes présentées. Les affirmations contraires sont, par conséquent, au mieux une inexactitude, au pire une manipulation. Elles ne peuvent que compliquer, à l’avenir, la tâche des services de police et de renseignement.  La Commission tient naturellement tout élément utile à la disposition des autorités publiques, quelles qu’elles soient, dès lors qu’elles sont habilitées au secret de la Défense nationale » .

Je découvre à l’instant la couverture de l’édition spéciale que sort le magazine Le Point. Je ne peux cacher ma profonde désapprobation et le mot est bien trop faible.

Comment peut-on choisir de publier ce cliché du policier qui a payé du prix du sang son engagement au service des autres ? Les motivations peuvent-elles être autre chose qu’une préoccupation bassement financière ? C’est donc très logiquement que tous les policiers y voient une insulte à sa mémoire.

Il va de soi que pour la première fois depuis longtemps je ne serai pas, cette semaine, et pour un bon moment, parmi les lecteurs de cet hebdomadaire.

Quand l’horreur se déchaîne dans toute sa diabolique bestialité, les mots sont d’un recours bien dérisoire pour exprimer la profondeur de notre désarroi. Dans le tumulte des sentiments qui nous assaille, le sentiment d’effroi prévaut, ainsi que la compassion pour les victimes d’un attentat particulièrement odieux et la sourde rage contre ceux qui l’ont prémédité.

La liberté de la presse est au fondement de notre système démocratique. Lorsqu’elle est visée, lorsque, sur notre sol, on assassine des journalistes, des dessinateurs, des intellectuels, nous devons savoir faire front, collectivement, car il en va de la survie des valeurs humanistes qui nous ont forgés en tant que peuple. Je n’ai aucun doute sur le fait que la force de notre démocratie s’appuyant sur l’unité de tous nos concitoyens saura relever ce défi pour sortir encore densifiée de la terrible épreuve qu’elle traverse.

Trois policiers aussi sont morts ce matin. Mes pensées vont à leur famille, à leurs proches et à leurs collègues. Il incombe désormais à ces derniers de retrouver les auteurs de cette abominable boucherie. Je connais leur professionnalisme et sais qu’ils se montreront à la hauteur de cette tâche salutaire. Le ministre de l’Intérieur l’a confirmé tous les moyens seront utilisés afin que justice soit rendue, personne ne doit en douter.

Enfin, je veux comprendre comment un tel drame a pu survenir en France en 2015. Qu’est-ce qui a dysfonctionné ? Quels ressorts psychologiques, sociologiques, géopolitiques, culturels, religieux peuvent-ils expliquer cet effroyable déchaînement barbare ? Evidemment, nous n’aurons pas toutes les réponses dès ce soir. Mais nous ne devrons en éluder aucune. Même s’il arrive qu’elle soit cruelle,  regarder en face la vérité libère toujours et rend plus forts ceux qui ont le courage de la suivre.

Dès ce soir, à 18 h, place St Corentin, je participerai à l’initiative de la Ligue des Droits de l’Homme afin de démontrer le sang froid et la solidarité de tous face à cette tragédie effroyable.

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